Moustique tigre
Comment la Technique de l’Insecte Stérile (TIS) révolutionne la lutte en France
Face à l’invasion du moustique tigre (Aedes albopictus) et à l’inefficacité croissante des traitements chimiques, la France déploie une arme biologique inédite : la Technique de l’Insecte Stérile (TIS). Des premiers laboratoires réunionnais aux lâchers industriels lancés à Brive-la-Gaillarde en mai 2025, voici l’histoire, le fonctionnement et l’avenir de cette méthode qui s’impose comme une piste sérieuse pour limiter les épidémies de dengue et de chikungunya. Introduction : l’urgence face au moustique tigre En deux décennies, le moustique tigre s’est implanté dans la quasi-totalité des départements français. Il ne s’agit plus d’une simple nuisance : avec la multiplication des cas autochtones de dengue et de chikungunya (809 cas de chikungunya et 30 cas de dengue autochtones recensés en 2025, une année record selon Santé Publique France), la question sanitaire devient pressante. Or l’usage massif d’insecticides favorise les résistances chez l’insecte et nuit à la biodiversité locale. C’est dans ce contexte qu’une méthode alternative, écologique et ciblée, gagne du terrain : la Technique de l’Insecte Stérile. Qu’est-ce que la TIS ? La TIS agit comme un contrôle des naissances chez les insectes. Le principe : introduire des millions de mâles stériles dans une population sauvage pour saturer la reproduction. Le protocole se déroule en quatre étapes :- Élevage de masse : des millions de moustiques tigres sont produits en fermes contrôlées.
- Sexage : mâles et femelles sont séparés à un stade précoce, car seules les femelles piquent et transmettent des maladies — aucune ne doit être relâchée.
- Stérilisation par irradiation : les mâles sont exposés à de faibles doses de rayons X, ce qui altère leur fertilité sans réduire leur combativité sexuelle.
- Lâcher programmé : relâchés par vagues, ils s’accouplent avec les femelles sauvages, dont les œufs deviennent inviables. La population décline au fil des générations.
Une histoire vieille de près d’un siècle
La TIS n’est pas une invention récente. Ses bases théoriques remontent aux années 1930-1940 : le généticien soviétique A. S. Serebrovskii formule dès 1940 l’idée d’altérer chromosomiquement des ravageurs, tandis qu’au Royaume-Uni, F. L. Vanderplank expérimente des croisements sur la mouche tsé-tsé en Afrique. Mais ce sont les entomologistes américains Edward F. Knipling et Raymond C. Bushland qui mènent l’idée jusqu’à l’application concrète. Dès la fin des années 1930, ils étudient la lucilie bouchère, une mouche parasite ravageant le bétail américain. Bushland développe la stérilisation par rayons X, Knipling conçoit les modèles mathématiques permettant de calculer les volumes de lâchers nécessaires. En 1954, leur équipe mène le test qui validera la méthode à grande échelle : des mâles stérilisés sont largués par avion sur l’île de Curaçao, aux Antilles néerlandaises. En quelques semaines, la lucilie bouchère y est éradiquée. Ce succès vaudra à l’un des artisans du projet sur le terrain, Alfred Baumhover, d’être fait chevalier de l’ordre d’Orange-Nassau par la reine Juliana des Pays-Bas. Knipling et Bushland recevront le World Food Prize en 1992 pour cette découverte, ensuite étendue par l’AIEA et la FAO à d’autres ravageurs agricoles (mouche méditerranéenne, mouche tsé-tsé)L’adaptation aux moustiques : le rôle pionnier de la recherche française
Adapter la TIS aux moustiques s’est révélé plus délicat : ces insectes sont fragiles, et les doses de rayonnement nécessaires pouvaient autrefois affaiblir les mâles au point de les rendre non compétitifs face aux mâles sauvages. C’est à La Réunion que la recherche française a fait ses preuves. Depuis 2009, l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) y développe la TIS contre le moustique tigre, en lien avec l’ARS, le Cirad et l’AIEA. Après une phase pilote présentée en février 2020, la phase opérationnelle de lâchers a démarré le 22 juillet 2021 dans le quartier de Duparc (Sainte-Marie), avec une production hebdomadaire de 200 000 à 500 000 moustiques. Après six mois, les résultats montraient déjà 50 % des œufs non éclos ; sur la durée du projet (jusqu’à fin 2021), la réduction de fertilité a atteint jusqu’à 60 % dans le cœur de la zone pilote.2025 : le premier lâcher industriel en métropole
Le 13 mai 2025, Brive-la-Gaillarde (Corrèze) devient la première commune de métropole à accueillir un lâcher massif de moustiques tigres mâles stériles, porté par la start-up montpelliéraine Terratis (fondée en 2024 par Clélia Oliva), en partenariat avec la ville. Chaque semaine, pendant environ six mois, 400 000 moustiques stérilisés par rayons X ont été lâchés sur une cinquantaine de points du quartier du cimetière Thiers, soit environ 11 millions d’individus au total, pour un coût estimé à 52 000 € sur 52 hectares. Après sept mois, jusqu’à 50 % des œufs contrôlés étaient stériles, avec un objectif de 60 % sur l’année complète — un résultat jugé suffisamment encourageant pour que la ville reconduise et double le dispositif en 2025-2026, avec 12 millions de moustiques supplémentaires et un objectif de 80 à 90 % de stérilité en année 2 2026 : extension et innovations Fort de ce premier bilan, Terratis a étendu ses expérimentations à d’autres territoires en 2025-2026, notamment à Montpellier (quartier Malbosc, depuis août 2025) et, selon plusieurs relais locaux, à des villes comme Toulouse, Sainte-Eulalie (Gironde) ou Mions (Rhône). Ces chiffres de déploiement, largement relayés par la presse régionale, restent à confirmer auprès des collectivités concernées à mesure que les campagnes avancent. Le principal frein identifié par les acteurs de terrain n’est pas technique mais financier : Terratis indique ne pas avoir les moyens de financer des lâchers à l’échelle d’une ville entière, et plaide pour une prise en charge par l’État ou les Agences régionales de santé.
Conclusion
La Technique de l’Insecte Stérile s’impose progressivement comme un outil complémentaire dans la lutte anti-vectorielle en France : écologique, ciblée, sans danger pour la faune locale. Les résultats obtenus à La Réunion puis à Brive-la-Gaillarde sont encourageants, mais restent partiels — de l’ordre de 50 à 60 % de réduction de fertilité selon les zones et les périodes, avec un objectif d’efficacité renforcée à mesure que les campagnes se répètent. Le principal obstacle à sa généralisation reste aujourd’hui son coût, qui pose la question du financement public de cette méthode à grande échelle.
Sources
- AFP / Banque des Territoires — En Corrèze, un lâcher massif inédit de moustiques tigres stériles
- Actus Limousin — 400 000 moustiques stériles lâchés à Brive
- La Gazette France — Stériliser le moustique-tigre, le pari incertain d’une protection industrielle
- Terratis — Actualités et partenariats
- Radio Totem — Moustique-tigre : Brive prolonge la TIS
- IRD — Début de la phase pilote de la TIS à La Réunion
- ARS La Réunion — Le projet TIS entre en phase opérationnelle
- ARS La Réunion — La TIS réduit la fertilité du moustique jusqu’à 60 %
- AIEA — Technique de l’insecte stérile
- World Food Prize — 1992 : Knipling et Bushland
- Encyclopaedia Britannica — Screwworm